INTERVIEW 🎙️ Vaccination tardive, abattages traumatisants, tensions syndicales, menace du Mercosur et nécessité de relocaliser la consommation : dans un contexte de crise aiguë liée à la dermatose nodulaire contagieuse (DNC), le président de la Chambre d’agriculture de l’Ariège, Philippe Lacube, livre une analyse sans détour et trace des perspectives pour sauver la filière bovine ariégeoise. Il est l’invité de la semaine sur Azinat.com TV
Une crise sanitaire devenue sociale, politique et économique
La crise de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) qui frappe l’Ariège depuis décembre a profondément ébranlé la filière bovine. Abattages traumatisants, tensions syndicales, colère des éleveurs, inquiétude des consommateurs : derrière les chiffres et les protocoles, ce sont des vies agricoles qui ont basculé.
Pour Philippe Lacube, président de la Chambre d’agriculture de l’Ariège, le point de départ reste avant tout humain.
Alors déjà, pour commencer, moi je voudrais avoir une pensée pour les trois familles d’Ariégeois qui ont eu de l’abattage sur leur exploitation.
Les frères Vergé à la ferme de Mouriscou au Bordes-Sur-Arize, la famille Dando du GAEC de la Tuilerie à Léran, et la famille Lapeyre à Buzan dans la vallée de la Bellongue, voilà, qui ont été quand même les trois familles ariégeoises impactées par de l’abattage, certaines de l’abattage total, d’autres de l’abattage partiel, et avoir une pensée pour ces gens-là, parce que ce qu’ils ont vécu, c’est un drame.
Et je crois que c’est, en préambule, vraiment penser à eux, et toute la profession agricole, et au-delà, leur a montré, je crois, beaucoup d’estime, parce que ce qu’ils ont vécu, personne n’en souhaite le vivre.
Deux mois et demi avant l’arrivée de la maladie dans le département, l’ensemble des organisations agricoles locales avaient pourtant anticipé le danger. Une demande claire de vaccination préventive avait été transmise au ministère de l’Agriculture. Sans succès.
Nous avions tous demandé la vaccination. Elle nous a été refusée au nom d’un protocole figé. Je savais que la maladie avançait plus vite que la vaccination.
Pour Philippe Lacube, ce refus a été déterminant. La DNC a fini par atteindre l’Ariège, déclenchant une série d’abattages qui auraient pu être évités.
Si on avait vacciné il y a deux mois et demi, on n’aurait certainement pas eu ces cas, ni vécu tout ce qu’il s’est passé derrière. »
Une fois la zone réglementée ZR6 mise en place, la réaction du territoire a été massive. En moins de trois semaines, près de 99 % des 75 000 bovins ariégeois ont été vaccinés.
Cette vaccination a été remarquablement efficace, grâce à la volonté des vétérinaires, des éleveurs, et au soutien logistique que nous avons apporté à la Chambre d’agriculture.
Mais malgré cette réussite, un point continue de cristalliser la colère : le maintien des abattages totaux après vaccination.
Aujourd’hui encore, si un cas sort, il y a abattage total. Pour nous, c’est incompréhensible. »
Abattages, syndicats et dissonances nationales
La gestion de la DNC a rapidement dépassé le seul cadre sanitaire pour devenir un sujet politique et syndical. Si localement les syndicats ont fait front commun, les positions nationales ont parfois divergé.
Il y a eu de fortes dissonances au niveau national. Mais localement, en Ariège, les syndicats ont été unis.
Élu sans étiquette syndicale, Philippe Lacube revendique son indépendance.
Mon seul drapeau, c’est l’Ariège. Mes décisions sont prises uniquement en fonction de ce qui est bon pour les agriculteurs ariégeois.
Une filière bovine économiquement bloquée
Au-delà du choc sanitaire, la crise a plongé les exploitations dans une impasse économique. Les règles actuelles bloquent toute commercialisation hors des fermes pendant des semaines, voire des mois.
Pendant la période vaccinale, nous sommes bloqués sur les fermes. Chaque nouveau foyer repousse encore les délais.
À plus long terme, c’est l’accord Mercosur qui inquiète, avec l’arrivée potentielle de viandes produites selon des normes interdites en France.
Ce qui est grave, ce n’est pas seulement pour les agriculteurs, c’est aussi pour les consommateurs. »
Face à l’urgence, la Chambre d’agriculture va s’appuyer sur le déploiement de la marque ariégeoise NÒU. L’objectif : écouler localement plusieurs milliers de veaux initialement destinés à l’export et structurer une filière courte et cohérente de viande rosée..
Il est kafkaïen que des animaux élevés à l’herbe en Ariège partent à l’étranger pour revenir ensuite dans d’autres circuits. Ce n’est pas entendable. »
Viande multirace, née et élevée en Ariège, circuits courts, restauration collective, boucheries et grande distribution locales : la stratégie se veut à la fois immédiate et durable.
Relocaliser notre alimentation n’est plus une option. C’est une nécessité économique, sanitaire et sociétale. »
Dernier signal fort : l’absence annoncée de bovins au prochain Salon de l’Agriculture. Une décision que Philippe Lacube juge pertinente au regard de l’évolution inquiétante de la maladie, à l’instar du mouvement initié par la race Limousine il y a quelques jours.
La DNC a changé de mode de diffusion. Elle parcourt désormais des centaines de kilomètres. On ne connaît pas encore tous ses vecteurs. »
Pour le président de la Chambre d’agriculture, l’Ariège est devenue un laboratoire malgré elle. Un territoire qui, dans la crise, tente de dessiner un autre avenir agricole, plus local, plus cohérent et plus résilient.




