INTERVIEW 🎙️ Rédactrice en Chef de la Gazette Ariégeoise depuis 1996, Cécile Dupont célèbre cette année ses trente ans à la tête de ce média local. L’occasion pour Azinat.comTV de la retrouver pour un entretien sur la mémoire d’un journal, les mutations d’un métier et les défis d’une presse locale qui résiste. Cécile est notre invitée de la semaine
Une histoire de famille et de transmission
La Gazette Ariégeoise, c’est d’abord une longue histoire avant même que Cécile Dupont n’en prenne les rênes. Fondé en 1944, à la Libération, par M. Pierre Farré, le titre a été racheté en 1989 par Jean-Félix Dupont le père de Cécile. C’est à ses côtés qu’elle fait ses premières armes pendant sept ou huit ans, avant de voler de ses propres ailes en 1996. « Les 30 ans, c’est les 30 ans de ma société, mais la Gazette a 82 ans maintenant », précise-t-elle avec le sourire.
Formée à la direction d’entreprise par son père, elle aborde la gestion sans crainte. En revanche, les métiers de la presse, elle les découvre en marchant. « Je ne savais rien de ce qui m’attendait. Heureusement, d’ailleurs. Si j’avais su, je ne sais pas si j’y serais allée. »
Durer, une philosophie
Son objectif en 1996 ? « Durer dans le temps. » Un cap qu’elle a tenu en refusant d’étendre la voilure à tout prix, en limitant les dépenses, en gardant une équipe restreinte mais de qualité. « Je me suis équipée pour une longue course. » Ce modèle resserré, elle en revendique la cohérence : un journal qui vit de ses abonnements, de ses ventes en kiosque, de la publicité légale et commerciale. Rien de plus, mais rien de moins.
2020, la fracture
En trente ans, Cécile Dupont a vu Internet transformer les pratiques, les photos numériques remplacer le labo argentique, et les réseaux sociaux redistribuer les cartes. Mais c’est en 2020, avec la crise du Covid, qu’elle identifie un véritable tournant. « J’ai vu la parole des sachants — médecins, État, ARS — remise en cause, laminée par la sphère complotiste. »
Face à cela, elle défend un journalisme de vérification : hiérarchiser, recouper, ne pas publier ce qu’on n’a pas pu confirmer. « On est dans des situations ubuesques : l’information est partout, sauf dans la presse, parce que la presse vérifie. »
En local, la confiance tient mieux, estime-t-elle. La proximité oblige à l’exactitude : « Si je dis qu’Eric roule dans une voiture verte, si c’est faux il va me corriger tout de suite. »
L’intelligence artificielle, menace à prendre au sérieux
Parmi les défis qui inquiètent le plus la rédactrice en chef, l’intelligence artificielle arrive en tête. Les modèles se sont entraînés sur les contenus publiés par la presse sans contrepartie. Pire, les moteurs IA ne renvoient plus vers les sites sources : ils répondent directement, captant au passage la publicité. « Ils ont pillé le contenu pour donner cette valeur. Ce sont eux qui vont prendre la publicité, pas nous. »
Elle plaide pour des accords de licence qui rémunèrent les producteurs d’information et s’interroge sur la capacité de l’IA à usurper le travail journalistique lui-même. « Demain, on ne saura plus distinguer le vrai du faux. Qui seront les garants de la vérité ? Moi, je pense que les médias devront l’être. »
Un avenir incertain, mais pas désespéré
La presse papier en déclin ? Cécile Dupont ne l’exclut pas, mais elle refuse le fatalisme. Elle rappelle que les territoires sans journaux locaux voient le vote extrême progresser. « On est la démocratie du dernier kilomètre. » Un média de proximité qui explique, qui accompagne, qui reste « à hauteur des gens » peut encore trouver sa place. Pour les dix ans à venir, elle se dit confiante. Au-delà, la question reste ouverte.
Aux jeunes qui voudraient se lancer
Interrogée sur les conseils qu’elle donnerait à une nouvelle génération, Cécile Dupont répond sans hésiter : authenticité, curiosité, modestie, empathie. Et une image qui résume tout : « Quand tu photographies un enfant, tu t’agenouilles. Tu te mets à sa hauteur. On peut l’appliquer partout. »
Trente ans après, la Gazette Ariégeoise continue de raconter l’Ariège — et ses habitants lui rendent bien.





