REPORTAGE 🎙️Après les récents mouvements lycéens, les élèves du lycée Pierre-de-Coubertin de Font-Romeu ont choisi une forme de mobilisation originale. Accompagnés de leurs enseignants et avec l’aide d’un vidéaste, ils se sont rassemblés pour réaliser un mini-film destiné à faire connaître leurs revendications. Derrière la vitrine de l’excellence sportive et les paysages de Cerdagne, les jeunes dénoncent un quotidien scolaire parfois difficile et le sentiment d’être oubliés.
« Quand on bloque, ça ne se voit pas »
À Font-Romeu, manifester n’a pas tout à fait le même retentissement que dans les grandes villes. Ici, pas de cortèges de plusieurs centaines de lycéens dans les rues, ni de blocus particulièrement visibles. L’éloignement géographique et les effectifs plus modestes rendent les mobilisations difficiles à faire entendre.
Alors, pour prolonger les récents mouvements lycéens, des élèves du lycée Pierre-de-Coubertin ont décidé de changer de méthode : organiser un rassemblement et le filmer pour donner davantage de visibilité à leurs revendications.
« Quand on bloque, ça ne se voit pas. Et en plus, on est peu nombreux », explique Nathalie, enseignante de français dans l’établissement. « C’est toujours très compliqué de mobiliser des gens ici. Mais la colère, ce n’est pas pour autant qu’elle est moindre. »

L’idée est venue des élèves, avec notamment l’implication d’une lycéenne prénommée Margot, remerciée par ses camarades. Un vidéaste s’est également proposé pour accompagner cette initiative, qui doit donner naissance à un mini-film consacré à leur mobilisation.
Une manière de rappeler que les lycéens des territoires ruraux partagent nombre des préoccupations de leurs camarades des grandes agglomérations.
Derrière l’excellence sportive, un autre quotidien
Le lycée Pierre-de-Coubertin bénéficie d’une réputation particulière. Associé à l’excellence sportive, implanté dans un environnement montagnard exceptionnel, il renvoie de l’extérieur une image plutôt privilégiée.
Mais pour les élèves rencontrées lors du rassemblement, cette image ne raconte pas toute la réalité.
« Ici, à la montagne, tout le monde voit le beau côté parce que c’est la montagne, il y a toutes les activités, en hiver le ski, en été la montagne, mais personne ne se préoccupe vraiment de ce qu’on vit réellement au lycée », témoigne une élève de première.
La jeune fille évoque une charge de travail importante, des devoirs qui empiètent sur les week-ends, des absences d’enseignants insuffisamment remplacées et des pauses méridiennes trop courtes pour permettre à tous de déjeuner sereinement.
Elle souligne également le manque de protections périodiques mises à disposition dans l’établissement et évoque des situations de mal-être scolaire chez certains élèves.
La question des professeurs absents est particulièrement sensible dans un territoire où de nombreux jeunes dépendent des transports scolaires.
Originaire de Bourg-Madame, où elle était auparavant collégienne, cette lycéenne raconte avoir parfois effectué le trajet jusqu’à Font-Romeu pour finalement n’avoir qu’une ou deux heures de cours dans la journée.
Elle reconnaît toutefois une amélioration cette année, avec l’arrivée de nouveaux enseignants.
Des enseignants solidaires et eux aussi en colère
Si la mobilisation est née chez les lycéens, plusieurs enseignants ont décidé de les accompagner. Et leurs revendications se rejoignent sur de nombreux points.
« On est pleinement solidaires de leur révolte et de leur sentiment d’injustice », insiste Nathalie.
L’enseignante dénonce notamment la diminution des moyens pédagogiques, la disparition de certains enseignements en demi-groupes et des effectifs qui peuvent atteindre 38 élèves par classe.
Elle cite son propre exemple : cette année, elle a perdu les demi-groupes en français en classe de seconde. Une collègue de mathématiques aurait connu la même situation.
« Chaque année, on doit se battre pour garder des moyens qui nous sont dus, sinon on les perd », regrette-t-elle.

Au-delà des conditions d’enseignement, elle pointe également des difficultés matérielles et humaines : manque d’agents d’entretien, absence de certains professionnels de santé scolaire et infrastructures sportives insuffisantes au regard de la vocation de l’établissement.
Une situation qu’elle juge d’autant plus paradoxale que Font-Romeu est reconnu pour son excellence sportive.
Autre difficulté évoquée : celle des étudiants en STAPS présents sur le site, qui ne disposeraient pas d’une restauration universitaire adaptée. Selon l’enseignante, certains doivent patienter longuement à la cantine du lycée pour pouvoir déjeuner.
Parcoursup et l’avenir : l’inquiétude des jeunes Cerdans
Au-delà des problèmes du quotidien, c’est aussi leur avenir qui préoccupe les lycéens.
Lola, élève de première C, évoque notamment Parcoursup, la plateforme d’admission dans l’enseignement supérieur, dont elle redoute les conséquences sur l’orientation des élèves.
« Même en ayant fait des spécialités, en ayant travaillé pendant toutes les années, on n’est pas forcément accepté dans ce qu’on veut, même si on a fait notre maximum », explique-t-elle.
Pour cette lycéenne, le sentiment de compétition permanente entre élèves est difficile à vivre. Mais à Font-Romeu, la question de l’orientation prend aussi une dimension géographique et financière.
Poursuivre des études supérieures signifie souvent quitter la Cerdagne pour rejoindre Montpellier, Toulouse ou une autre ville universitaire.

Et ce départ représente un coût important pour les familles.
« Ici, on n’a pas vraiment grand-chose. Il faut aller dans les villes et pour pas mal de personnes, c’est compliqué », souligne Lola, qui insiste sur les dépenses de logement et la nécessité de renforcer les aides aux étudiants.
Une inquiétude qui dépasse donc la seule question de l’admission dans une formation : pour ces jeunes montagnards, pouvoir poursuivre les études de leur choix suppose aussi d’avoir les moyens de partir.
« Nous, lycées ruraux, on n’est pas moins révoltés qu’en ville »
C’est sans doute l’un des messages les plus forts de ce rassemblement : la volonté de faire reconnaître les difficultés spécifiques des établissements éloignés des grands centres urbains.
Pour Nathalie, ancienne institutrice, la situation du lycée s’inscrit dans une problématique plus large, celle des services publics en milieu rural et montagnard.

Elle évoque notamment les fermetures d’écoles dans les villages, la diminution des moyens humains et le sentiment d’être moins entendus parce que les populations sont moins nombreuses.
« Nous, lycées ruraux, on n’est pas moins révoltés qu’en ville. Et donc, on veut montrer qu’on existe », résume-t-elle.
L’enseignante souligne également que la réputation d’excellence du lycée ne doit pas masquer les inégalités d’accès aux services et aux formations.
Les élèves, de leur côté, tiennent à rappeler que leur mobilisation ne concerne pas uniquement leur établissement. Ils souhaitent aussi manifester leur solidarité avec les lycéens d’autres territoires, parfois confrontés à des situations plus difficiles encore.
Un mini-film pour porter la voix des lycéens au-delà des montagnes
Plutôt qu’un nouveau blocus peu visible, les élèves ont donc choisi de miser sur l’image et la communication.
Le mini-film issu de ce rassemblement doit permettre de faire circuler leurs témoignages et leurs revendications bien au-delà de Font-Romeu. (Revenir ici dans quelques jours pour le film)
Une initiative portée par des jeunes qui, malgré les difficultés qu’ils dénoncent, ne veulent pas rester spectateurs de leur situation.
Dans un lycée souvent associé aux performances sportives et à la réussite, ils souhaitent rappeler que les conditions d’apprentissage, la santé des élèves et l’égalité des chances méritent elles aussi toute l’attention.
À Font-Romeu, la mobilisation lycéenne ne fait peut-être pas autant de bruit qu’ailleurs. Mais avec leur caméra, ces jeunes espèrent désormais être vus et entendus.


