REPORTAGE 🎥 Il y a un peu plus d’un an, la nouvelle de l’abattage programmé du vieux chêne vert de la gare du Vernet d’Ariège avait ému bien au-delà du village. Ce sujet, plusieurs fois centenaire, avait été le témoin silencieux du passage de dizaines de milliers d’internés et de déportés du camp de concentration du Vernet, avant de sécher sur pied.
Face à la menace d’un abattage pur et simple, l’Amicale du camp de concentration du Vernet d’Ariège s’était mobilisée, avec le soutien d’une pétition qui avait recueilli plus de 16 000 signatures, pour obtenir la conservation d’une partie du tronc et en faire un support de mémoire. Le Conseil départemental de l’Ariège avait fini par donner son accord. Reste alors à donner corps à cette promesse : c’est chose faite, avec la sculpture réalisée par l’artiste Rico à partir des 3,50 mètres de tronc préservés.
Une œuvre née d’un arbre qui séchait
Sculpteur de profession, Rico raconte que tout est parti d’un simple regard de professionnel sur un arbre en train de mourir. Dès qu’il a vu le chêne dépérir, il y a quatre ou cinq ans, l’idée d’une future sculpture s’est imposée à lui, et il s’est lancé dans les démarches administratives nécessaires. Le projet initial, plus ambitieux, prévoyait une hauteur de 5 à 6 mètres et un aménagement du lieu en espace de recueillement, avec un décor de pièces de bois disposées autour de la sculpture. Il a beaucoup évolué au fil du temps et des échanges avec l’Amicale, jusqu’à se stabiliser autour du tronc debout de 3,50 mètres finalement conservé.
Le corbeau Jacobo et le manuscrit de Max Aub
Le choix des motifs sculptés raconte, à sa manière, l’histoire du camp. Le projet comportait dès l’origine l’idée d’un parchemin gravé, porteur d’un texte commémoratif. Il devait initialement être accompagné d’un vol de colombes ; au fil des rencontres et des discussions avec l’Amicale, c’est finalement la figure du corbeau Jacobo qui a été retenue, un personnage imaginé par l’écrivain Max Aub, lui-même interné à deux reprises au Vernet.
Le texte gravé sur le parchemin ne reprend pas directement un extrait du Manuscrit corbeau de Max Aub, jugé trop difficile à comprendre isolément de son contexte. Raymond Cubells, président de l’Amicale, explique qu’un texte original a été écrit pour raconter l’histoire de ce corbeau survolant le camp, rédigeant un traité sur la vie des hommes et le glissant dans la valise de l’écrivain.
Autre élément fort de la composition : une pile de valises sculptées dans le bois, garnies de détails en cuir – boucles de sandales, boucles de ceintures – pensées pour évoquer les bagages de fortune emportés par les internés. Rico explique avoir voulu leur donner un aspect volontairement vieilli, tout en ayant conscience que les quelque 35 000 personnes passées par le camp auraient, en réalité, constitué une pile bien plus impressionnante.
L’arbre, c’était le dernier témoin debout, qui a vu passer, soit des internés, soit des déportés, toutes ces personnes.
Raymond Cubells, président de l’Amicale du camp de concentration du Vernet d’Ariège
Des destinations gravées dans le bois
Le travail de mémoire ne s’arrête pas à la forme : il s’appuie aussi sur des recherches historiques précises menées par l’Amicale, qui a pu identifier 30 000 des 35 000 personnes passées par le camp. Les valises sculptées portent ainsi le nom des principales destinations de déportation : Auschwitz, où 936 personnes ont été envoyées, Dachau avec 442 déportés, ou encore Ravensbrück, camp destiné aux femmes, qui n’a reçu que quatre déportées du Vernet, celui-ci étant un camp pour hommes. D’autres destinations moins connues figurent également, comme Djelfa en Algérie, l’île anglo-normande d’Aurigny, l’Italie ou l’Espagne. Au total, ce sont près de 14 000 des 35 000 personnes internées au Vernet qui ont été déportées vers ces différents lieux.
Trois semaines de travail, à l’aube pour échapper à la chaleur
Sur le plan technique, la réalisation a mobilisé Rico pendant environ trois semaines, conformément à ses prévisions initiales, mais dans des conditions marquées par la canicule estivale. Le sculpteur explique avoir dû décaler ses horaires pour travailler tôt le matin, entre 6 heures et 13 ou 14 heures, avec le soutien bienveillant du voisinage, qui lui a notamment fourni l’électricité nécessaire sur place.
Le travail s’est déroulé par étapes : le dégrossissage à la tronçonneuse la première semaine, où la forme générale n’était pas encore lisible, puis un affinage progressif avec des machines de plus en plus petites pour permettre le détail, suivi d’un ponçage destiné à effacer les traces d’outils. La dernière semaine a été consacrée aux finitions – travail du cuir, détails du corbeau Jacobo, gravure des textes -, avec l’appui du bureau de l’Amicale pour la rédaction, Rico insistant sur son rôle de sculpteur plutôt que d’écrivain et sur l’importance de la justesse du propos gravé.
Des passants aux souvenirs familiaux
Rico raconte aussi comment le regard des passants a évolué au fil du chantier. Les premiers jours, la curiosité portait surtout sur le bruit des tronçonneuses ; puis, à mesure que la forme se précisait, les questions ont porté sur le sens de l’œuvre.
Ce qui est émouvant pour moi, c’est qu’à mesure que la sculpture a pris forme, les gens ont commencé à parler un peu d’histoire.
Rico, sculpteur
Lorsque les inscriptions et les valises sont devenues lisibles, l’émotion a pris le dessus : le sculpteur évoque le passage de deux femmes visiblement bouleversées, pour qui la sculpture semblait raviver un souvenir familial. Il note également l’intérêt de jeunes passants, curieux de comprendre l’histoire du lieu, et le fait que l’œuvre a suscité chez certains la découverte du Manuscrit corbeau de Max Aub.
Pour Raymond Cubells, cette sculpture s’inscrit pleinement dans le travail de mémoire mené par l’Amicale depuis des années, dont l’objectif reste de transmettre cette histoire aux générations suivantes, en complément d’autres formes de médiation – musée, wagon-mémorial, sentier d’interprétation – déjà présentes sur le site du Vernet.
Extraits Vidéo : Canal Valentin photographe

« Jacobo était un corbeau apprivoisé qui observait le camp de concentration du Vernet d’Ariège.
Il écrivit un traité sur la vie des hommes que Max Aub trouva dans sa valise… »
Voir ou revoir notre série sur le le Camp de concentration du Vernet d’Ariège





